Guest Post | Elections en RDC : Quelles chances de réussite ?

Par Isaac MUMBERE WIKEREVOLO

Juriste et consultant en Droits Humains et Ressources Naturelles

Acteur de la société civile du Nord-Kivu/Goma

 

En dépit des derniers remous relatés dans les médias, et les nombreuses difficultés rencontrées, la République Démocratique du Congo reste engagée à ce jour dans un processus électoral pour les années 2015 et 2016. Depuis la publication du calendrier électoral en février 2015, les partis politiques tant de l’opposition que de la majorité ont activé leurs quartiers généraux afin de se préparer à ces prochaines échéances.

Au niveau provincial les candidatures ont déjà été présentées à différents bureaux de la Commission Electorale Nationale Indépendante la CENI – répartis sur toute l’étendue du territoire congolais. Ces élections ainsi que les élections locales, législatives et présidentielle prévues en 2016 restent cependant hypothétiques vus les enjeux actuels.

Il faut dire que la question qui semble préoccuper les acteurs politiques tant de la majorité que de l’opposition dite Républicaine ou Nationaliste selon les cas, reste un nouveau dialogue entre congolais durant lequel la classe politique veut se mettre autour d’une table pour débattre de la problématique du financement des élections et du recensement d’une partie de la population congolaise récemment devenue majeure et donc en droit de voter. En effet, le dernier enrôlement des électeurs date de l’année 2011 et depuis lors les personnes ayant acquis la majorité électorale (18 ans) n’ont jamais été enregistrées afin d’actualiser le fichier électoral, ce qui pourra jouer sur le taux de participation.

Il faut également souligner que le calendrier électoral ayant été trop ambitieux dans l’organisation consécutive d’élections à tous les échelons de la vie politique congolaise (i.e. locales, urbaines, municipales, provinciales, législatives et présidentielles), de gros problèmes budgétaires ont contribué à leurs débuts chaotiques.

De plus, l’insécurité qui s’observe sur une partie de la province du Nord-Kivu demeure aussi un des défis majeurs pour la tenue d’élections apaisées. S’ajoutent à cela, le développement incertain de la situation dans certains pays de la région des grands lacs dont le Rwanda et le Burundi, ce qui ne rassure pas pour l’effectivité de ces échéances électorales. En effet, le Burundi qui connait actuellement de graves turbulences suite à l’annonce de la candidature du président sortant Pierre KURUNZIZA, qui tente ainsi de briguer un 3ème mandat que la constitution burundaise ne lui autorise pas, risque d’être pris comme modèle en République Démocratique du Congo et de provoquer une crise généralisée dans la région des grands lacs.

Quant au Rwanda, le gouvernement n’a pas encore dit son dernier mot puisqu’une une pétition fur organisée dans le but de demander à Paul KAGAME de pouvoir se représenter une nouvelle fois malgré la fin de son mandat constitutionnel en 2017.

Persistance de l’insécurité

Il faut rappeler les opérations conjointes entre la MONUSCO et les FARDC menées contre les rebelles du M23 en 2013 ont été couronnées d’une victoire militaire et ont ainsi marqué une volonté globale renouvelée de pacifier la RDC en mettant fin à l’activisme de tous les groupes armés.Toute fois, à ce jour, ces opérations présentent des limites pour en finir avec les autres groupes armés locaux  puisque l’on continue à enregistrer des tueries, massacres, enlèvements et kidnapping parmi la population civile en territoires et villes de la province en dépit de la présence des troupes onusiennes et des FARDC[1].

Illustrons ceci par les événements qui secouent le territoire de Walikale et la partie nord de la province du Nord-Kivu. Il a été signalé en effet, depuis mars 2015 des conflits armés qui opposent deux factions du mouvement rebelle de NDC (Nduma Defense of Congo) dans les groupements Ihana, Utunda et Luberike, tandis qu’un autre conflit est visible au sein du Mouvement rebelle Raia Mutomboki dans le groupement de Walowa Uroba en territoire de Walikale. Ces opérations présentent plusieurs conséquences d’ordre humanitaire dont le déplacement massif des populations civiles. La situation en Territoire de Beni reste alarmante depuis 2014 compte-tenu des massacres et tueries perpétrées contre les populations locales, mises à la charge des rebelles ougandais des ADF-NALU (1). On enregistre à ce jour plus de 400 personnes tuées à la machette et à la hache ayant pour conséquence un grand nombre de déplacements, des maladies…

Depuis octobre 2014, plus ou moins 12.050 ménages (soit environ 72.300 âmes) sont déplacés au sein des familles d’accueil dans les localités plus ou moins sécurisées (MAVIVI, MBAU, OICHA, ERINGETI) se trouvant le long de la route nationale numéro 4 sur l’axe Beni-Eringeti, au Nord-Kivu [2].

L’incapacité des FARDC à mettre fin à cette insécurité laisse penser que les élections risquent de ne s’organiser que dans certains coins du pays et pas dans d’autres, ou qu’elles ne se feront pas du tout faute d’une pacification effective dans de larges pans de territoire.

Doutes sur l’alternance en 2016 

Après avoir échoué de réviser la constitution et la modification de la loi électorale, la classe politique actuelle serait du moins les premiers bénéficiaires de la situation.Les groupes armés encore actifs en RDC en général et plus particulièrement à l’est continuent à l’être sans qu’une opération militaire de grande envergure soit lancée afin de les neutraliser une bonne fois pour toutes. Le nouveau dialogue projeté par le gouvernement de la RDC après les concertations tenues en 2013, risquerait de prolonger le processus électoral et un glissement du mandat du président actuel en RDC selon un courant politique de l’opposition radicale que composent les partis politiques comme l’UNC de Vital KAMERHE, le MLC de Jean Pierre BEMBA et l’UDPS d’Etienne TCHISEKEDI.

Les populations locales en quête de voir une alternance en 2016, ne sait pas à quelle saint se vouer et voit de jour en jour ses libertés fondamentales (de pensée, de manifester…) être confisquées par la majorité au pouvoir au delà des autres violations des droits humains (droits civils et politiques). Les acteurs de la société civile se battent pour le respect de ces droits en libérant les activistes jetés en prison (cas de Fred BAUMA, membre de la lucha et Yves MAKWAMBALA de Filimbi) mais aussi pour veiller respect de la constitution.

Bref, la situation actuelle ne rassure pas pour des élections libres et apaisées et les lendemains restent sombres.

La situation dans la région des grands lacs et ses conséquences pour la RDC

Comme cela est connu déjà, depuis un temps le Burundi traverse une situation de turbulences suite à la candidature de M. Pierre KURUNZIZA aux prochaines élections et ceci en violation de la constitution burundaise.Cette situation risque d’affecter les autres pays de la région des grands lacs dont la RDC , en particulier parce que jusqu’à présent, l’Union Africaine ne s’est pas prononcée sur le sujet et a donc laissé faire la propagation de nombreuses tueries .

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la majorité au pouvoir en RDC risque de prendre la situation au Burundi comme modèle et envisager aussi un 3ème mandat en dépit du fait que la constitution congolaise ne l’autorise pas. Un referendum pour la révision de la constitution n’est pas exclu pour imposer au peuple de se prononcer face à cette question comme c’est le cas au Rwanda avec la fameuse pétition qui a été initiée par le régime en place pour un autre mandat en faveur de Paul KAGAME.

Malheureusement, étant donné le contexte incertain et le manque de volonté politique des dirigeants de la région des grands lacs pour assurer l’intérim et la tenue d’élections libres, la simple publication du calendrier en soit ne garantit pas la tenue des élections prévues en RDC ; il faudra suivre la chronologie des événements pour confirmer ou non son effectivité.

Nous restons un peu sceptique en effet, vu les différents agendas politiques qui sont à ce jour présentés dont la question de la sécurité, le budget et l’enregistrement des plus de 18 ans sur les listes électorales. Le dialogue envisagé avant la tenue des élections qui devra se clôturer avec des recommandations incluant des solutions politiques serait une autre barrière pour la tenue des élections surtout que certains acteurs politiques et pas les moindres continuent à le boycotter.

Les premières concertations pour préparer la tenue de ce dialogue qui ont été tenues par le Président JOSEPH KABILA et les gouverneurs de province ont été boycottées par les acteurs politiques de l’opposition radicale et cette attitude mérite d’être prise au sérieux afin de s’interroger sur la suite du processus.

Rien n’est gagné et rien n’est perdu, il faut que les populations locales prennent conscience de ces enjeux et que la communauté internationale accompagne le processus sans hésitation pour aider la République Démocratique du Congo à ne pas tomber dans une nouvelle crise qui risquerait de produire une guerre civile.

Vu les enjeux de l’heure, les acteurs médiatiques devront être formés d’avantage pour mieux couvrir ce processus, les acteurs de la société civile devront bien préparer les populations locales et une police congolaise devra être bien formée afin d’encadrer processus électoral complexe.

Goma, le 1er juillet 2015

[1] Forces Armées de la République Démocratique du Congo

[2] http://reliefweb.int/report/democratic-republic-congo/rdc-caritas-butembo-beni-plaide-pour-plus-de-72300-personnes-d-plac

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