Des nouvelles du Congo: Violences, ‘glissement aveugle’, et Horoscope

Occupée depuis des mois à réunir autant que possible les moindres pensées et opinions des citadins Congolais, affairée à espionner leurs faits et gestes, leurs habitudes que je note et dessine dans mon petit carnet noir comme une vraie traqueuse névrotique,  j’harcèle de questions mes pauvres interlocuteurs, amis, chauffeurs (oui, en Afrique les expats privilégiés se trimballent souvent en voiture avec chauffeur), connaissances, cambistes, receveurs de taxi-bus, les ‘mamans’ du marché, les chefs de quartier, de cellule, de rue, les taxi-motos, les techniciens de la Société Nationale d’Electricité, les policiers des sous-commissariats, mon esthéticienne (si on se ballade en chauffeur autant le faire avec distingo) etc, etc, etc. En plus de me mêler de ce qui ne me regarde pas, j’ai entrepris de lire, avec plus ou moins d’assiduité, les journaux locaux vendus tous les jours dans la rue. Pour quelques centaines de francs je découvre – souvent, je dois l’admettre, avec une pointe de d’humour – les compte-rendus lunaires des tribulations socio-politiques congolaises du jour. Non pas que nos journaux français soient exempts de compte-rendus lunaires, mais ici, il y a l’humour en plus. Sur fond d’une double crise économique et électorale et de violences policières, c’est moins le contenu des articles qui me chatouille les méninges que la créativité, probablement inconsciente mais débordante, de leurs auteurs dans la transformation et l’émergence d’un nouveau langage. Les différents tripatouillages de la Constitution pour se cafouiller le Katanga vers un ‘glissement aveugle’ , et autres antivaleurs passent et ne se ressemblent pas.


Les élections congolaises sont dans une mauvaise passe. Kinshasa et le Katanga, les deux grands K, étant ‘au centre des préoccupations’, majorité et G7 se ‘cafouillent’ allègrement l’ex-province, selon ce que laisseraient entendre ‘des indiscrétions’. En effet, les gouverneurs des provinces nouvellement créées, n’ont finalement pas vraiment été élus mais plutôt choisis par la majorité tandis qu’un dialogue national dont les objectifs restent hasardeux, se profile à l’horizon. Le Président compte bien rester là où il est, et tout le monde le dit sauf lui parce que ce  ‘Dialogue National’ c’est pour assurer la paix.

Alors, l’opposition, outrée, décide de ne pas y participer et de consacrer son candidat unique, Moise, le tout-puissant Mazembéiste et ‘électron central’ d’une alchimie entre lui et le G7. Pendant que l’ONU fustige un ‘espace politique restreint’, les journaux rapportent que Joseph Kabila ‘serait prêt à recourir à la force’. Un peu comme s’il ne l’avait pas déjà utilisée entre déploiement et craintes d’une ANR, une garde républicaine et une Police Nationale. Et la détention interminable des jeunes activistes de la LUCHA dont la Cour suprême vient de rejeter la liberté provisoire. ‘Ce qui veut dire qu’il vont rester en prison’ précise leur avocat. Pendant ce temps, au Kasai-Oriental, 27 000 USD affectés par l’UNICEF à une campagne de vaccination ont malheureusement ‘été portés disparu’, selon des ‘spécialisés en la matière’.

Dessin par Saint-Michel

Dessin par Saint-Michel

Il n’empêche qu’il y a de bonnes nouvelles. Citant une fable de Jean de La Fontaine, le journal le Fédéral Hebdo (la RDC est un Etat unitaire, mais sait-on jamais, c’est une ancienne querelle) rapporte qu’il est temps pour ces nouveaux gouverneurs de rendre leur bilan 100 jours après leur investiture, parce que le peuple veut, c’est la fourmi travailleuse, pas la cigale paresseuse. Du concret.

Le journal critique aussi le ballet des ‘antivaleurs’ qui pourrissent une société urbaine toujours plus marquée par le shida, le vol, les intérêts personnels et les activités criminelles des kuluna. Qu’à cela ne tienne, car au grand soulagement de tous, une seconde opération d’envergure consistant a tirer sur la population civile en pleine nuit afin d’éliminer ces kuluna et surnommée Likofi (‘coup de poing’ en lingala) verra le jour très prochainement. ‘Sans aller par le dos de la cuillère’, ce nest pas d’une grande ‘probité morale’ mais c’est efficace.

Le Quipoquo, un bi-hebdomadaire indépendant, nous rassure sur les ‘nouvelles impulsions pour le développement du Lualaba’ mais nous rabaisse quand même le moral dans son article sur une classe politique congolaise corrompue où règne la ‘médiocratie’, car ‘comme le dit le bien le proverbe turc: si la tête du poisson est pourri, c’est tout le poisson qui est pourri.’ Une déclaration bien ‘discourtoise’ à mon avis. Le premier ministre Matata Ponyo est ensuite interviewé pour nous raconter ses exploits économiques et ses succès dans l’assainissement de la fiscalité ‘pour un Congo émergent’. Je remarque finalement que la devise du Fédéral cité en sus n’est autre que : ‘L’Etat qui gouverne le mieux est celui qui gouverne le moins’. Il semble bien, parfois, que ce soit aussi la devise du gouvernement.

Histoire de bien finir ma journée je me tourne tout de même vers mon horoscope, qui me livre alors ses conseils les plus précieux: ‘ Vous vous mettez entre parenthèses pour mieux rebondir ensuite et c’est la meilleure tactique quand on se lasse du monde et de son agitation…’ C’est aussi ce que je me disais.