Charlie

Cet article n’engage que mon opinion personnelle, et ne représente pas celle des autres auteurs de ce blog.

Thanks to John Austin for his insightful and sobering thoughts on a topic and a situation that have truly crushed my heart.

Je suis née à Paris en 1985. En 2015, j’ai l’impression que je ne me souviens plus de rien sur ma ville. A part le 7 janvier. J’étais à Beyrouth, profitant de quelques jours de vacances entre 4 ou 5 articles académiques (ennuyeux) en cours. Nous célébrions Noël entre amis, avec un peu de retard. Nous avions décidé de cette date, parce que malgré le fait que nous étions tous trois athées, choisir le jour de Noël orthodoxe nous permettait d’en garder la symbolique. On voulait surtout manger du foie-gras que j’avais ramené de Paris, et l’un de mes amis, britannique, n’ayant pas eu l’occasion de fêter son Noël anglais traditionnel en famille nous avait préparé pudding, whiskey et choux de Bruxelles. J’avais quitté quelques jours plus tôt un Paris morne, pluvieux, vide de ses Parisiens partis skier dans les Alpes, un Paris habituel, un Paris bien connu. J’ai soudainement reçu un message sur Facebook d’une amie, alarmée, qui me disait : « Shit, what’s happening in Paris ?? ». J’ai quitté la table, me suis précipitée sur mon ordinateur, et ai tapé le monde.fr dans mon moteur de recherche. C’était partout. Depuis plusieurs heures, des gens s’acclamaient, pleuraient, scandaient de nouveaux slogans ‘Je suis Charlie’ et se rassemblaient par centaines de milliers pour dénoncer cette injustice faite à la liberté d’expression. Ca faisait des heures que tout ça tournait en boucle, et je n’en avais aucune idée.

« On a tué Charlie ». Je ne sais plus très bien quelle fût ma première réaction, mais j’ai crié, c’est sûr. J’étais effarée, choquée, vraiment, et tout d’un coup, surtout très fatiguée. « Mais comment on s’est démerdé pour se retrouver à vivre dans un tel bordel », je me suis demandée. Je reviens de trois mois de recherches de terrain intensives en RDC, trois mois à regarder la misère des autres se dérouler devant moi, sans relâche. Et moi à la mettre de côté, sans trop la prendre à coeur, toujours. Question de santé mentale. Ce journaliste s’est ensuite fait assassiner dans les rues de Goma pour avoir critiqué le régime sournois de Kabila Jr. Trois mois à me dire que j’ai vraiment la chance de pouvoir fermer cette parenthèse, prendre l’avion rentrer chez moi, prétendre que rien de tout ça ne me touche vraiment. Là où il y a des routes, un système de santé, des écoles, des journaux (plus ou moins libres), du courant, de l’au potable. Là où il y a Charlie Hebdo, dont personnellement, je n’ai jamais vraiment eu grand chose à foutre. Je savais qui ils étaient, j’ai grandi avec leurs couvertures criardes et leurs textes moqueurs, sexuellement orientés, je connaissais leurs caricatures, que je trouvais de mauvais goût : un humour gras, insensible, et franchement pas très respectueux. Je me suis toujours posé la question d’ailleurs de savoir ce qu’ils avaient de si spécial. Il y a un an, en pleine polémique de caricatures anti-islam, une flambée de critiques désavouait Charlie. Maintenant ils sont encore plus spéciaux, ils sont morts.

Le blasphème, légalement, n’existe pas en France, mais un bon compte-rendu journalistique non plus. A l’étranger les musulmans se font décimer dans leurs propres pays, et à l’exception de quelques remous occasionnels, il est rare en France de trouver une analyse profonde des causes de toute cette violence. En France, les musulmans sont un groupe largement défavorisé, qui depuis des décennies ne sont tout simplement pas reconnus comme français, ils sont étrangers, ce sont des immigrés. Quoi qu’ils fassent, ils ne sont.pas.français.  Ca vous ferait quoi à vous ? Le gouvernement, la presse, l’administration, tous ou presque, ont systématiquement discriminé la population musulmane dans l’accès aux logements, à la santé, aux écoles, à l’embauche. Et j’entends toujours la même rengaine: “Mais non, ils viennent chez nous, ils reçoivent toutes nos aides, et ensuite ils nous assassinent”. Chez nous? Mais chez nous, c’est chez eux, non? Et les bons français de souche, reçoivent des aides aussi non? Les Français sont, très souvent, plutôt racistes, plutôt peu ouverts aux autres. Au moins avant, on faisait semblant de ne pas l’être en votant pour les partis habituels qui ne se situent ni vraiment à gauche ni vraiment à droite. Aujourd’hui nous sommes entrés dans une aire de racisme ciblé, et franchement décomplexé. Et plus les musulmans seront détestés, plus, bien entendu, Daesh (il faut arrêter avec « ISIS », cet acronyme n’existe pas vraiment dans le monde Arabe), Al-Qaida et toute autres groupes terroristes chevronnés ou amateurs pourront enfin se faire un plaisir de venir cueillir de toutes nouvelles recrues …. En France. C’est ce qui se passe déjà non ?

Mais ce qui m’a le plus choquée moi, ce sont les réactions. Pas toutes, bien sûr. Certains articles, en particulier dans la presse spécialisée, ont enfin mis le doigt sur les vrais problèmes qui se terrent derrière le sang des 10 membres assassinés de l’équipe de Charlie Hebdo. Mais toutes ces réactions que j’ai pu observer, elles m’ont mise mal à l’aise…. Soit tout le monde se rallie derrière Charlie Hebdo, presque aveuglément, on se fait passer des slogans et le mot liberté, des mosquées sont attaquées, et soudainement le monde entier, journalistes, droits de l’hommistes, réseaux activistes, tout le monde se sent triste, concerné, en colère. A l’extrême inverse, d’autres disent, quasi-indifférents « c’est normal, c’était sûr que ça allait leur arriver ». « Si tu fouines dans la merde, tu finis par en sentir l’odeur». « Tout le monde s’en fout de (ajouter ici Gaza, Nigeria, Kivu et autres carnages récents), mais pour douze connards d’Européens, la terre entière se lève ». Aucune empathie. Rien. Des amalgames qui ne servent à rien, une colère à peine dissimulée, un discours tout noir ou tout blanc. Evidemment ce genre d’événement catastrophique pour la France déchaîne toutes les passions, mais y aura –t-il un temps pour la raison ?

Y aura-t-il enfin un temps pour se poser les bonnes questions. Quand allons-nous commencer à se poser la question: pourquoi “l’Etat Islamique” reçoit-il plus d’appui en Europe que dans tout le Moyen-Orient? Comment se fait-il que les musulmans de France se sentent touchés de voir leur religion librement insultée, et pas les autres ? N’avons nous pas, là, quelque chose à se reprocher, en tant que société organisée, humaine, informée, raisonnée? Comment se fait-il que des français se soient empressés de poster sur Facebook des félicitations au GIGN, la police, le Raid ? Historiquement, ces organisations étatiques ne sont pas des « gardiennes de la paix », elles ont été délibérément créées et organisées pour contrôler la population, et en particulier les pauvres, les démunis, les immigrés, les jeunes, les sans papiers. Pas les membres de la bourgeoisie catholique ou socialisante bien pensante (dont clairement, je suis le pur produit). Il ne faut pas bousculer l’Etat, il ne faut pas l’insulter, il ne faut pas le défier. Mais l’Islam si. Quand les médias en France et les français commenceront-ils à remettre en cause les mesures anti-terrorisme qui ressembleront au Patriot Act Américain ? Pourquoi les Européens sont-ils si facilement enclins à abandonner leurs droits fondamentaux pour en protéger un autre (ie la liberté d’expression)? Pourquoi tous les partis politiques ont-ils banni Marine Le Pen et ses sbires de la “Marche Républicaine”, sous prétexte que plus qu’eux, Marine stigmatise les musulmans? Marine est une femme méprisable, sans aucun doute, mais tous les partis politiques en France stigmatisent, ignorent ou méprisent la population musulmane, les Roms, les étrangers, les classes sociales les plus pauvres. Tous. Pourquoi les français continuent de proclamer haut et fort leur droit à la liberté d’expression alors qu’il est interdit depuis 10 ans de porter tout signe ostentatoire de religion dans les lieux publics?

Y aura-t-il un temps pour un peu moins de démesure, moi de passion, et un peu plus de réflexion ? Il faut l’espérer. Un temps pour se recueillir, un temps pour réfléchir, un temps pour agir, et surtout, un temps pour aimer. Il ne faut pas avoir peur petite France, il faut respirer. Remémore toi, souvent, ce que Roosevelt nous apprit il y a 80 ans : « The only thing we have to fear is fear itself ».

Charlie-Hebdo-couverture-8-novembre-2011

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